dimanche 2 août 2015

3 août 1960 : Les moments forts de l'accession du Niger à l'indépendance

En accédant le 3 août 1960 à l'indépendance, le Niger se libère de 60 ans de tutelle coloniale française. La colonie du Niger est la benjamine des colonies françaises; les débuts de sa conquête et de son occupation datent seulement de 1897. Avec son admission dans le concert des nations souveraines, c'est une page de son histoire contemporaine qui se referme. Une ère nouvelle s'ouvre au jeune Etat désormais libre et indépendant.
L'accession du Niger à la souveraineté nationale s'inscrit dans une évolution plus globale et dans un contexte politique marqué d'équivoques. Car en vérité, c'est par une certaine ''accélération de l'histoire'' (D. Hamani) que les événements vont se précipiter et entrainer dans leur sillage l'ensemble des colonies françaises d'Afrique.


La fin de la 2ème Guerre mondiale va engendrer des bouleversements majeurs dans les rapports entre la métropole et ses territoires : épuisée par une guerre mondiale meurtrière; ébranlée de l'intérieur par la chute de la 4ème République ; défiée à Madagascar ; vaincue en Indochine (actuel Viêt Nam); malmenée en Algérie; surprise et déçue par le ''non''» de la Guinée; préoccupée par le mouvement indépendantiste des colonies britanniques (Ghana, Nigeria)... la France était devenue l'ombre d'elle-même: affaiblie et fatiguée, hésitante et douteuse.
Si en 1914, elle pouvait se prévaloir de posséder un empire colonial couvrant 11 millions de km² (ce qui correspond à 28 fois sa superficie !) et compter 50 millions d'habitants, l'après-guerre lui fera constater, à son corps défendant, l'amenuisement continu de ses territoires. Comme une peau de chagrin.
En Asie, l'Indochine accède à l'indépendance en 1954 après une longue guerre qui prend fin avec la défaite de l'armée française à Diên Biên Phù. Le Laos et le Cambodge deviennent indépendants la même année. Alors que le conflit s'achève en Indochine, la guerre d'Algérie commence en 1954 pour ne s'achever qu'en 1962. Sur un registre moins sanglant, plus pacifiste, la Tunisie et le Maroc accèdent à l'indépendance en 1956, suivies en 1960 de la plupart des colonies françaises d'Afrique noire.
Le mouvement de la décolonisation
Les territoires sous domination coloniale française vont accéder à l'indépendance de diverses manières. Avec des larmes et du sang pour certains; en amitié et en paix pour d'autres. Mais pour tous, l'expérience coloniale a été une période d'épreuves et de privations. Car le principe même de la colonisation est facteur de rupture.
Un territoire colonisé est placé malgré lui sous la domination d'un autre pays (appelé la métropole) et en dépend totalement aux niveaux politique, économique et culturel. Conséquence : ce territoire ne dispose d'aucune liberté car ne se gouvernant pas lui-même. Ses terres et ses richesses sont exploitées par la puissance colonisatrice. Ses habitants sont réduits au rang de sous hommes, avec un statut d'indigénat – proche de l'esclavage - les mettant à la merci du colon.
C'est ce régime d'inégalité et d'injustice qui a prévalu en Afrique noire pendant plus de 60 ans, et qui connaîtra sa fin avec l'accession de nos pays à la souveraineté, c'est-à-dire au rang d'Etats qui ne sont pas soumis à une autre puissance et qui exercent l'autorité suprême sur leur territoire, qui jouissent de leur droit de disposer d'eux-mêmes et de prendre en toute responsabilité les décisions politiques qui les concernent.
Cette mutation historique ne répond pas toujours à un processus préétabli. Selon le cours de l'histoire et au gré des situations et des contextes, l'avènement d'une colonie à l'indépendance peut connaître des évolutions et des formes variées.
Pour le groupe des territoires français d'Afrique noire dont le Niger faisait partie, cette évolution a surpris plus d'un politicien et plus d'un historien, tant Français qu'Africains, désemparés pour l'essentiel tant les équivoques étaient patentes sur l'évolution politique des territoires, mais aussi tant l'accélération de l'histoire a été brusque et incontrôlée.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la France fera face à une première guerre de libération: celle d'Indochine qu'elle perdra honteusement avec des pertes immenses. En effet, dès le 19 décembre 1946, se déclenche en Indochine ''la guerre révolutionnaire du peuple'' qui conduira tout de même à la défaite française à Diên Biên Phù, le 7 mai 1954. Le bilan est lourd: l'Indochine comptabilise 500.000 tués ; la France elle-même déplore 59.745 tués et disparus.
Du 29 mars 1947 au 1er décembre 1948, Madagascar exprime, par la violence, sa volonté d'aspirer à l'indépendance. Cette ''insurrection malgache'' s'est soldée, selon les sources, par 11.500 à 89.000 victimes.
En Algérie, le mouvement de libération nationale, cette ''guerre sans nom'', entamé le 1er novembre 1954 et qui ne prendra fin que le 19 mars 1962, fera l'objet d'une répression brutale et ahurissante: 1.500 morts officiellement, sans doute plus réellement entre 8.000 et 10.000; selon des sources diplomatiques algériennes, on parle de plus de 45.000 morts.
Les colonies étaient devenues de véritables boulets aux jarrets français dont les pieds aussi cloués d'épines.
Le sacrifice de sang
La marche des territoires français d'Afrique vers leur émancipation trouve ses lointaines mais solides origines dans le lourd sacrifice de sang consenti en faveur de la France lors des deux guerres mondiales.
Lors de la ''guerre 14-18'', l'Afrique est allée au secours de la France. Entre 1915 et 1918, il a été procédé à un recrutement massif de tirailleurs en Afrique noire. L'Afrique occidentale française (A.O.F.) fournit plus de 163.000 soldats; l'Afrique équatoriale française (A.E.F.) près de 18.000.
En ''39-45'', les soldats africains – les tirailleurs sénégalais de leur nom générique – seront plus de 180.000 à participer activement à cette guerre contre l'Allemagne hitlérienne.
Ce sacrifice de sang, et la lutte politique menée par les hommes politiques, les syndicalistes, les femmes et les étudiants africains, vont conduire les dirigeants français à ''revoir leur copie'' et à modifier sensiblement le statut des Africains, notamment par :
- l'extension le 16 septembre 1944, en A.OF., du décret instituant les syndicats professionnels. Désormais, il n'est ''plus exigé des membres d'un syndicat professionnel de savoir parler, lire et couramment le Français et - pour les originaires des colonies d'être au moins titulaires du C.E.P.E. ou d'une attestation équivalente. Ainsi, il n'est plus fait de distinction entre autochtones et européens ... '';
- l'extension de la liberté d'association (loi du 1er juillet 1900) à l'Outre-mer le 13 mars 1945;
- l'extension de la liberté de réunion (loi du 30 juin 1881) à tous les territoires;
- l'abolition du travail forcé ou obligatoire (loi Félix Houphouet-Boigny) le 11 avril 1945;
- la suppression des juridictions pénales indigènes, le 30 avril 1946 ;
-l'extension, le 7 mai 1946, de la citoyenneté française à tous les ressortissants de l'Union française ''avec tous les droits et libertés qui y sont attachés'' (première loi Lamine Guèye). L'adoption de cette loi met fin au régime de l'indigénat, régime très particulier appliqué aux ''sujets'' coloniaux ;
- l'extension de la liberté de presse (loi du 29 juillet 1881 et ordonnance du 13 septembre 1946) aux territoires d'Outre-mer, le 27 septembre 1946;
-l'adoption de la loi (dite Lamine Guèye) réorganisant la Fonction publique dans les territoires. Un nouveau régime des soldes et indemnités des fonctionnaires d'Outre-mer est établi à compter du 30 juin 1950...
L'adoption de la nouvelle constitution (27 octobre 1946) transforme les Colonies en Territoires d'Outre mer (T.O.M.) intégrés dans ''l'Union Française'', nouvelle notion qui remplace désormais ''l'Empire Français''.
Dans le préambule de cette constitution, il est écrit : ''la France forme avec les peuples d'Outre-mer une Union fondée sur l'égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion''.
Le contexte politique nouveau, marqué par une certaine ouverture, fera monter le nationalisme dans les territoires coloniaux d'Afrique et accentuer la lutte d'émancipation.
Moteurs en marche
Les nouveaux ''droits'' acquis auront pour premières conséquences l'émergence des partis politiques et la redynamisation des syndicats en Afrique noire. Sur un plan plus pratique, à partir de 1946, avec l'adoption de la Constitution de la Quatrième République française, les représentants africains vont faire l'apprentissage de la vie parlementaire et politique dans diverses assemblées métropolitaines et africaines. Les partis politiques se créent çà et là, se donnant même une envergure fédérale pour l'essentiel. On notera la création :
- du RDA (Rassemblement Démocratique Africain) à Bamako en octobre 1946 ;
- des Indépendants d'Outre-mer (I.O.M.) le 24 décembre 1948 mais qui ne tiendront leur congrès qu'en février 1953 à Bobo Dioulasso ;
- le Mouvement Socialiste Africain (M.S.A.) en janvier 1957 à Conakry ;
- de la Convention Africaine (C.A.) en janvier 1957 à Dakar ;
- du Parti Africain de l'Indépendance (PAI), en septembre 1957 à Thiès ;
- du Mouvement Africain de Libération Nationale (M.L.N.), en août 1958 à Dakar ;
- du Parti du Regroupement Africain (P.R.A.), fusion du Mouvement Socialiste Africain et de la Convention Africaine, en juillet 1958 à Cotonou...
Les syndicats sont aussi dans la bataille. Ils tiennent dès avril 1947, à Dakar et sous l'égide de la C.G.T. (Confédération Générale des Travailleurs) la première conférence syndicale africaine et décideront, le 19 janvier 1957, de la création de l'U.G.T.A.N. (Union Générale des Travailleurs d'Afrique Noire). Mais déjà, du 11 octobre 1947 au 19 mars 1948, ils vont déclencher en AOF la grève des Cheminots. Le débrayage des 20.000 travailleurs, qui a duré 5 mois, a paralysé les 4 réseaux du chemin de fer (Cf. Les bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane).
Les étudiants aussi s'organisent avec la création de la FEANF, la Fédération des étudiants d'Afrique Noire en France, en mars 1951, et donnent de la voix...
Les acteurs sont sur scène. Les moteurs sont en marche. La lutte politique prend réellement forme et s'engage avec plus de ténacité. La prise de conscience de la nécessité d'engager le combat libérateur se cristallise. Le monde bouge. Partout, des mouvements indépendantistes se font entendre. Les partis politiques et les syndicats, désormais autorisés à exercer, vont à la conquête de la cité impériale.
La colonisation est partout dénoncée, dans ses excès et ses travers. Hommes politiques, travailleurs et étudiants s'engagent dans le combat, sur des registres divers, avec des moyens dérisoires, mais avec une volonté et une détermination sans cesse réaffirmées. Au même moment, la répression se fait systématique et barbare:
- la mutinerie à Thiaroye en novembre 1944 sert de prétexte à l'Etat-major pour faire tirer sur des anciens prisonniers démunis dont le seul tort est de réclamer des arriérés de solde. Bilan: 24 tués ;
- une marche des femmes PDCI-RDA est massacrée à Grand Bassam;
- à Dimbokro, l'administration fait tirer, à balles réelles, sur les populations, faisant 13 morts et plus de 50 blessés; même le très pacifiste Houphouët-Boigny est menacé d'emprisonnement...
Au Niger, le gouverneur Colombani suspend dès le 9 février 1950 les activités politiques du Parti Progressiste Nigérien (P.P.N.-R.D.A), pour "nécessités de l'ordre public". Il faut le dire, c'est le RDA, parce que proche du Parti communiste français, qui est interdit d'activité et ses leaders, soupçonnés de velléités indépendantistes, sont menacés, intimidés et réprimés.
Témoignage de Adamou Mayaki (Les Partis politiques nigériens de 1946 à 1958 – Documents et témoignages. INN, Niamey 1991. Page 25): « Les rapports s'envenimèrent entre la puissance administrante et le RDA. De 1948 à 1958, dirigeants et militants du RDA furent taxés d'antifrançais et, en tant que tels, combattus sans faiblesse. C'est ainsi que dans certains territoires et notamment en Côte d'Ivoire, ils furent poursuivis et traqués comme des bêtes sauvages. On déplora même des morts, victimes d'une incompréhension regrettable. Des hommes furent portés disparus à jamais.
Au Niger, ils furent persécutés, mutés en Mauritanie, au Mali, en Guinée, au Dahomey et en Haute Volta à la suite d'une motion adressée au ministre de la F.O.M. par laquelle le PPN demandait la mutation du gouverneur Toby, taxé de colonialiste. Parmi les fonctionnaires victimes de cette sanction administrative, citons : feu Moumouni Dioffo, feu Alzouma Mamadou et Noma Kaka, affectés au Mali ; Mahamane Dandoby en Guinée ; Boubacar Bolho et Yacouba Djibo en Haute Volta ; Abdou Boukari et Manzo Djibo en Mauritanie et enfin Djibo Bakary au Dahomey. Seul ce dernier refusa de rejoindre son poste et fut considéré comme démissionnaire.
Le PPN/RDA encaissa sans faiblir le coup terrible qui venait de lui être assené. Il trébucha mais tint bon''.
Et au plan international, on n'oublie pas l'effet de la Conférence de Bandung. Pour l'historien Elikia N'Bokolo, ''La conférence de Bandung ne proclame pas seulement le neutralisme, elle exprime aussi l'anti-colonialisme, le refus du néo-colonialisme, la volonté de sortir du sous-développement et la dénonciation dans les faits du racisme, cette inégalité des races fondée sur le mythe de la supériorité des peuples colonisateurs sur les peuples colonisés''.
Le régime de la loi cadre
Pressée de toutes parts, l'administration coloniale est contrainte, en Afrique noire, de lâcher du lest et d'engager avec la loi-cadre une plus grande libéralisation du statut politique, ce qui va conduire à ''l'autonomie interne''. C'est ainsi que sur initiative du ministre français chargé de la France d'Outre-mer, Gaston Defferre, (le dossier a été en réalité initié par son prédécesseur Pierre-Henri Teitgen), l'Assemblée nationale va adopter, le 23 juin 1956, la loi-cadre ''autorisant le gouvernement à mettre en œuvre les réformes et à prendre les mesures propres à assurer l'évolution des territoires relevant du ministère de la France d'Outre-mer''. Trois décrets (*) seront signés le 4 avril 1957 en application de cette loi et visent à modifier les structures du Gouvernement général "en vue de le transformer en organisme de coopération". Ils créent un Conseil de Gouvernement, organe du pouvoir exécutif local, et étendent les attributions des Assemblées territoriales.
Les attributions des anciennes administrations fédérales sont réparties entre, d'une part, le Haut Commissaire de la République et, d'autre part, le Groupe de Territoires (organisme chargé de coordonner l'action des territoires en matière économique et financière et de gérer leurs installations communes d'équipement de base).
Au Niger, il fut institué un Conseil de gouvernement présidé par le gouverneur, mais dont le vice-président est élu par l'Assemblée Territoriale. Le leader du SAWABA, majoritaire, Djibo Bakary, fut élu et constitua le premier gouvernement du pays.
(*) Il s'agit de :
- Décret n° 57-458 réorganisant l'Afrique occidentale française et l'Afrique équatoriale française ;
- Décret n° 57-459 fixant les conditions de formation et de fonctionnement des Conseils de gouvernement dans les Territoires de l'Afrique occidentale française et l'Afrique équatoriale française ;
- Décret n° 57-460 fixant les attributions des Chefs de territoire, des Conseils de gouvernement et des Assemblées territoriales en Afrique occidentale française et en Afrique équatoriale française.
Mais la loi cadre, sitôt mise en œuvre, sera très vite dépassée. Le temps de consacrer et de légitimer la balkanisation des anciens groupes de territoires. Ainsi, l'Afrique Occidentale Française est définitivement morcelée en huit (8) Etats, après ''65 ans de vie commune''. Diviser pour mieux régner !
Mais au départ, trois possibilités s'offraient aux élites politiques africaines :
1 – chaque territoire, doté d'un statut d'autonomie interne, sera directement intégré dans la République, pratiquement rattaché à la métropole;
2 – les huit territoires de l'A.O.F. sont fondus en un Etat unitaire avec un seul gouvernement et une seule assemblée législative, et l'Etat, de droit interne, est intégré à la République ;
3 - les huit territoires de l'A.O.F. jouissent, chacun, d'une certaine autonomie, mais constituent un Etat fédéral toujours intégré dans la République.
La première option a rallié à sa cause la majorité. Et L. S. Senghor de déplorer : ''... Balkaniser, c'est diviser artificiellement ces huit territoires pour en faire des entités politiques, économiques et culturelles qui n'ignorent pas la métropole, mais s'ignorent entre elles. Des entités sans réalités. Car, c'est l'évidence, les frontières actuelles des territoires ne sont que les fruits des hasards militaires et des intrigues de bureaux. Elles ne correspondent à aucune réalité : ni géographique, ni économique, ni ethnique, ni linguistique... Ne retenons que les arguments économiques et culturels. Quels serait, dans la République, le poids du petit Sénégal, de la petite Côte d'Ivoire de deux millions d'habitants – pour ne parler que des territoires dits ''riches'' – devant une métropole de 40 millions d'habitants, la plus riche en ressources et en intelligences parmi les nations de l'Europe occidentale?
Accepter la balkanisation de l'Afrique, c'est accepter, avec notre misère, l'aliénation de nos raisons de vivre''. Hélas ! Les leaders politiques préfèrent être ''le premier à Cotonou, Ouagadougou ou Bamako que le second à Dakar'', selon la formule du président-poète sénégalais.
La Communauté franco-africaine
La loi cadre dépassée, voici venue la Communauté franco-africaine.
De l'intérieur, la France connaît une crise institutionnelle grave qui sonnera le glas de la Quatrième République et son ''régime des partis'' dont l'instabilité et l'inefficacité ont atteint leur paroxysme. Les événements d'Alger du 13 mai 1958 vont faire revenir aux affaires le Général de Gaulle dès le 1er juin 1958. Et pour l'Afrique noire, tout va se jouer de manière vertigineuse au cours des deux prochaines années.
Le Général de Gaulle, qui doit beaucoup à l'Afrique dans son combat pour libérer la France du joug hitlérien, va consacrer de son temps et de son énergie aux territoires d'Outre-mer. Dans quel but ? On se rappelle que lors de la Conférence de Brazzaville (janvier – février 1944) le Général de Gaulle, alors chef de la France libre, présente un projet de réforme de l'Empire colonial et définit le statut de l'Empire français dans le sens, non d'une assimilation, mais d'une fédération. Pour la première fois, la question de l'émancipation est évoquée. Mais l'indépendance n'est pas encore à l'ordre du jour. Et la conférence de Brazzaville est ''contre toute autonomie hors de l'Empire''. Mais de Gaulle a des dettes envers l'Afrique. Au pire de sa carrière, c'est d'Afrique qu'est venu son salut. Brazzaville et Alger ont été des repères essentiels de son combat contre le fascisme.
A Brazzaville, il constituait le 27 octobre 1940, le Conseil de Défense de l'Empire. Ce Conseil a pour mission de maintenir la fidélité à la France, veiller à la sécurité extérieure et à la sûreté intérieure, diriger l'activité économique et soutenir la cohésion morale des populations des territoires de l'Empire. C'est le Conseil qui exerce dans tous les domaines la conduite générale de la guerre en vue de la libération de la patrie et traite avec les puissances étrangères des questions relatives à la défense des possessions françaises et aux intérêts français.
A Alger, il fonde le 3 juin 1943 le Comité Français de Libération Nationale (C.F.L.N.) avant d'y créer, le 17 septembre 1943, une Assemblée Consultative provisoire, donnant ainsi à son mouvement une ossature politique plus crédible.
Le 3 juin 1944, le Comité Français de Libération Nationale (C.F.L.N.) se proclame Gouvernement Provisoire de la République Française (G.P.R.F.), avec pour Président le Général Charles de Gaulle. Et que dire de la décisive et déterminante contribution des soldats africains à l'effort de guerre ?
De Gaulle revenu aux affaires va donc dépoussiérer le dossier colonial en proposant sa ''Communauté'' qui se révèlera, à l'épreuve des faits, une ''morte en sursis''.
Mais de Gaulle presse le pas. Il veut d'une Communauté franco-africaine, une nouvelle forme de ''colonisation revue et corrigée'' (I. B. Kaké) qu'il s'emploie très vite à mettre en place. A cette fin, il entreprend la rédaction d'une nouvelle Constitution française, celle de la Cinquième République, qui sera finalement adoptée par le référendum du 28 septembre 1958.
L'organisation de ce référendum va l'amener à entreprendre une tournée africaine du 20 au 27 août 1958. Le Chef de l'Etat français se rend successivement à Fort Lamy, Antananarivo, Brazzaville, Abidjan, Conakry et Dakar plaider la cause du ''OUI'' à son projet de Communauté.
''Ce qui est proposé, c'est que la Métropole et les Territoires forment ensemble une Communauté dans laquelle, je le répète, chacun aura le gouvernement libre et entier de lui-même et dans lequel on mettra en commun un domaine qui est dans l'intérêt de tous et qui comprendra la défense, l'action extérieure, la politique économique, la direction de la justice et de l'enseignement et les communications lointaine'''.
Et de Gaulle, menaçant : ''On dit: ''Mais nous avons droit à l'indépendance !''. Mais certainement oui ! D'ailleurs, l'indépendance, quiconque la voudra pourra la prendre aussitôt. La Métropole ne s'y opposera pas. Il pourra la prendre aussitôt, un territoire déterminé pourra la prendre aussitôt s'il vote ''on'' au référendum du 28 septembre.
Cela signifie qu'il ne veut pas faire partie de la Communauté proposée et qu'il fait en somme sécession et qu'il veut suivre son chemin lui-même, isolément, à ses risques et périls. La Métropole en tirera les conséquences et je garantis qu'elle ne s'y opposera pas''.
Partout, il appelle à voter OUI, ''un oui franc et massif''. Le ''non'' signifie indépendance, mais surtout ''sécession''. A cet appel, font écho quatre types de réponse :
- le « oui » à la nouvelle communauté, avec à leur tête la Côte d'Ivoire de Houphouët-Boigny ;
- le « non », et qui opte pour l'indépendance immédiate, comme la Guinée de Sékou Touré ;
- le ''oui-mais'' du Sénégal et du Soudan qui souhaitent ''l'indépendance dans l'interdépendance'';
- et la réponse de ceux qui veulent devenir ''départements français'', comme le Gabon de Léon Mba.
Au terme d'inqualifiables tractations et de combines en tous genres, sur les 18 territoires, 17 adoptent la Constitution, c'est à-dire entrent dans la Communauté; seule la Guinée se prononce pour l'indépendance (le NON). Sékou Touré disait : ''Il n'y a pas de dignité sans liberté. Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage !
(...) Nous disons NON de manière catégorique à tout aménagement du régime colonial'' ! La suite est connue. La Guinée de Sékou Touré est poussée à l'isolement et à l'asphyxie...
Au Niger, la classe politique est divisée sur la question. Tandis que le parti Sawaba de Djibo Bakary appelait à voter non, c'est-à-dire pour l'indépendance immédiate, le PPN-RDA et ses alliés font campagne pour le oui qui finalement l'emporte avec plus de 78,43 % des voix. Le taux d'abstention a été de 62,59 %. Sur 1.320.174 inscrits, 493.953 électeurs ont voté. Les suffrages exprimés valables sont de 474.778. On a enregistré 372.383 ''OUI'' contre 102.395 ''NON''.
Bien entendu, le pouvoir colonial a pesé de tout son poids pour faire pencher la balance en faveur du oui. Témoignages :
J.R. de Benoist (L'AOF de 1944 à 1960) : ''L'autorité coloniale mobilisa tous les moyens pour faire obstacle à la campagne menée par Djibo Bakary en faveur du ''NON''. Toute l'administration civile et militaire fut mobilisée en faveur du ''OUI''. En quinze jours, la situation se modifia au point que le ''NON'' défendu par Bakary Djibo n'obtint que 22 % des suffrages exprimés, moins de 8 % des inscrits."
Georges Chaffard (Les carnets secrets de la colonisation): ''Du côté de l'administration française, on a déployé le grand jeu. Les caisses de billets CFA ont été prestement déclouées. L'armée mise à contribution. Quelques survols de villages en rase-mottes, quelques manœuvres opportunes d'un escadron blindé dans les régions réputées favorables au Sawaba, impressionnent durablement les populations...''
La victoire du OUI provoquera la démission, dès le 19 octobre 1958, du gouvernement de Djibo Bakary et la dissolution, le 18 novembre, de l'Assemblée territoriale.
Des élections législatives anticipées seront organisées le 14 décembre 1958, élections qui seront remportées par les listes du PPN-RDA au détriment de celles du parti Sawaba, jusqu'ici majoritaire.
Le 18 décembre 1958, l'Assemblée Constituante, qui vient de remplacer l'Assemblée Territoriale (Délibération n° 49 58, Cf. Arrêté n° 58 654 du 22 décembre 1958), proclame la République du Niger, Etat-membre de la Communauté (Délibération n° 48 58). Le même jour, l'Assemblée territoriale du Niger s'érige en Assemblée constituante de la République du Niger (délibération n° 49-58 du 18 décembre 1958, rendue exécutoire par arrêté n° 58-654 du 22 décembre 1958).

Une morte en sursis
Mais le mouvement vers l'indépendance totale se fait irréversible. A peine née, la Communauté est déjà une morte en sursis.
Jean Dumont (Histoire générale de l'Afrique, Tome septième – Editions F. Beauval, Paris 1972, Page 305) écrira : ''Par une ordonnance en date du 7 octobre 1958, les différents territoires sont invités à choisir entre trois formules de statut : celui d'Etat-membre, celui de territoire d'outre-mer et celui de département d'outre-mer. Il revient aux Assemblées territoriales de se prononcer''. Et voilà les différents territoires devenus Républiques, ''Etats membres de la Communauté''.
Le Soudan, le premier, exprime son choix le 24 novembre. A l'unanimité, l'Assemblée décide d'ériger le territoire en République soudanaise, précisant que celle-ci peut se fédérer avec d'autres Etats membres de la Communauté. Un jour plus tard, le Sénégal adopte à son tour le statut d'Etat; l'Assemblée décide également l'adhésion de la République sénégalaise à la Fédération que pourraient former les territoires d'Afrique occidentale. Le 28 novembre, la Mauritanie devient elle aussi un Etat: la République islamique de Mauritanie. Le 4 décembre, c'est au tour de la Côte d'Ivoire, imitée le même jour par le Dahomey, le 11 décembre par la Haute Volta, le 18 par le Niger. Les quatre territoires de l''A.E.F. prennent le même chemin.
Sans accord préalable
La France, si fière et si frileuse de son autorité coloniale, se décide à lâcher du lest et à accepter ''l'indépendance'' des territoires sous tutelle. Elle procède le 12 mars 1959 à la dissolution du Gouvernement général de l'AOF créé depuis le 16 juin 1895. Le pilier central de la colonisation s'effondre.
Un historien se disait persuadé que De Gaulle est venu aux affaires avec ''la volonté très nette de débarrasser la France du poids des colonies'' (J. R. de Benoist). Soit ! Mais pourtant, jusqu'en 1956, la France ne voulait pas entendre parler d'indépendance de ses colonies. ''Parler d'indépendance, c'est parler de sécession'', comme nous le rappellent les exemples malgache, indochinois et algérien, et dans une mesure moindre, guinéen. Partout, la répression a été impitoyable et violente, sauvage et meurtrière. Et voilà que les choses changent.
Sentant le vent changer de direction, les leaders africains se concertent.
Du 14 au 17 janvier 1959, se tenait à Dakar de l'Assemblée constitutive de la Fédération du Mali regroupant le Sénégal, le Soudan, la Haute Volta et le Dahomey. L'expérience tourne court: dès le 13 février 1959, le Dahomey quitte la Fédération, suivi par la Haute Volta le 28 février. Des problèmes de leadership (notamment entre le Soudanais Modibo Keita, président de l'Exécutif fédéral et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, président du Parlement fédéral) et d'options politiques vont vite opposer les responsables sénégalais et soudanais. La Fédération du Mali éclatera le 19 août 1960.
Le 29 mai 1959, se crée à Abidjan (Côte d'Ivoire) le Conseil de l'Entente par les Chefs de Gouvernement, les Présidents et Vice-présidents des Assemblées législatives des Etats de la Côte d'Ivoire, du Dahomey, de la Haute Volta et du Niger (le Togo intégrera le Conseil le 9 juin 1966).
Et puis, le grand tournant. En décembre 1959, à Saint-Louis du Sénégal, lors du sommet de la Communauté, un virage va s'opérer. Le Soudan et le Sénégal, réunis en la Fédération du Mali, demandent de quitter la Communauté. Et le 13 décembre, le Général de Gaulle décide officiellement de l'évolution des Etats africains au sein de la Communauté. Le 18 mai 1960, conformément aux accords du 2 avril (avec Madagascar) et du 4 avril (avec la Fédération du Mali) relatifs à "l'indépendance dans l'interdépendance", il fait voter une révision constitutionnelle.
La révision porte sur l'article 86 de la Constitution, et stipule notamment en ses "alinéas additifs" :
"Un Etat membre de la Communauté peut également, par voie d'accords, devenir indépendant sans cesser de ce fait d'appartenir à la Communauté", alors qu'initialement la Constitution disposait que :
"Un Etat membre de la Communauté peut devenir indépendant. Il cesse de ce fait, d'appartenir à la Communauté".
C'est sur la base de ces nouvelles dispositions que la Fédération du Mali - qui regroupe depuis le 17 janvier 1959 le Sénégal et le Soudan français - et Madagascar accèdent à l'indépendance respectivement le 20 juin et le 26 juin 1960.
La porte est désormais ouverte. Et le 3 juin 1960, les quatre présidents de Conseil de gouvernement du Conseil de l'Entente, Hubert Maga (Dahomey), Hamani Diori (Niger), Maurice Yaméogo (Haute Volta) et Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), demandent à leur tour et ensemble le transfert des compétences, sans référence à la Communauté, et fixent eux-mêmes, sans accord préalable avec la France, la proclamation de l'indépendance de leurs pays respectivement les 1er, 3, 5 et 7 août 1960.
Le président en exercice du Conseil de l'Entente, Hamani Diori, chef de la délégation, dira à la presse qu'ils viennent ''d'être reçus par le Général de Gaulle, président de la Communauté auquel ils ont demandé officiellement que soient transférées à leurs pays respectifs toutes les compétences instituées par l'article 78 de la Constitution du 4 octobre 1958.
Ils ont précisé les conditions dans lesquelles ils souhaitent que leur soient transférées toutes les compétences ainsi qu'ils l'ont affirmé au Général de Gaulle ».
Et puis, dès le 4 juin 1960, la révision de la Constitution française de la Vème République est opérée et on assiste à la naissance de la ''Communauté rénovée'', avec l'adoption de la loi constitutionnelle n° 60-525 du 4 juin 1960, tendant à compléter les dispositions du Titre XII de la Constitution. Il est désormais possible pour un Etat de la Communauté ''d'évoluer vers l'indépendance tout en restant dans cette Communauté''.
Sur cette base, le 11 juillet 1960, la République du Niger dénonce son adhésion à la Communauté franco-africaine et ''accède, en plein accord et amitié avec la République française, à la souveraineté internationale et à l'indépendance par le transfert des compétences de la Communauté'' (article 1er de l'Accord particulier, approuvé par la loi n° 60-31 du 27 juillet 1960).
Et le 1er août 1960, l'Etat du Niger est érigé en ''une République indépendante et souveraine''. (Loi n° 60 45 du 1er août 1960). Cette loi sera promulguée par le décret n° 60 163/PCM du 6 août 1960).
Et le 3 août 1960, le Président du conseil, Hamani Diori, proclame l'indépendance de la République du Niger.

Aboubakari Kio Koudizé

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